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L'Institution

Centre d'hébergement et lieu de vie avec soutien psychosocial

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 Fondé en 1981, le Racard est un centre d'hébergement et un lieu de vie avec un soutien psychosocial offrant un accompagnement individuel et personnalisé.

Situé au sein du tissu urbain à des fins d’intégration, le Racard est constitué par un appartement de sept pièces permettant d’accueillir huit personnes (deux chambres individuelles, trois chambres doubles).

- Prix par jour : Frs. 100.- ; garantie de séjour par un service placeur.

Ce montant comprend outre l’hébergement, l’appui psychosocial, ainsi que le repas du soir, le petit déjeuner, le nécessaire pour la toilette et l’usage d’une machine à laver.

- Durée de séjour : trois mois renouvelables.

 

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Population accueillie

imga0065Toute personne adulte, femme ou homme, en état de détresse psychique et/ou sociale. Exceptionnellement, également des mineurs ou des personnes majeures accompagnées d'enfants.

Le Racard accueille des personnes présentant des problématiques lourdes et souvent mixtes, telles que:

  • troubles psychiatriques graves : psychoses, troubles de la personnalité et du comportement (personnalités asociales, suicidaires, violentes, polytoxicodépendances)
  • situations de rupture de lien avec l’environnement social et/ou médical
  • situations d’exclusion des autres structures d’accueil

Ces personnes ont généralement de longues trajectoires de souffrance, d’exclusion et de violence, ainsi que des parcours institutionnels soldés par des échecs répétés.

Il est à souligner que la majorité des résidants accueillis au Racard est soit exclue d’autres institutions, soit n’a pas accès à celles-ci en raison du caractère restrictif de leurs règlements.

Le Racard est en mesure d’accueillir et d’accompagner les personnes les plus réfractaires aux normes sociales.

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Animation psychosociale

001Huit personnes à temps partiel (cinq femmes et trois hommes), formées dans le champ de la psychologie et des sciences de l'éducation. L’équipe assure la gestion quotidienne du Centre ainsi que les veilles de nuit.

La proposition du Racard, outre les prestations similaires à celles proposées par d’autres structures, se caractérise par une grande souplesse de fonctionnement, un accompagnement peu normatif, ainsi que par un niveau de tolérance très élevé face aux comportements déviants.

Le travail d'animation psychosociale, au travers d'une approche centrée sur l' «ici et maintenant» et la création de liens (à soi, à l'autre, à l'environnement), vise une hospitalité réparatrice, une plus grande acceptation et estime de soi, ainsi qu'un sevrage de la violence de l'exclusion intériorisée, comme de la violence extériorisée.

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Equipe Psychosociale

+ Alexandra Favre

Hamid

favreAlexandra Favre

Hamid est un jeune homme âgé de 30 ans originaire d’Algérie. Il a été suivi par l’Unité Immigration de l’Hospice Général et une demande d’autorisation de séjour a été déposée en vue de l’obtention d’un permis humanitaire pour soins. C’est à la suite d’une longue hospitalisation due à un grave accident qu’il est accueilli au Racard. Sa médicamentation est considérable car ses douleurs restent toujours aussi virulentes et ses insomnies très incommodantes. Il séjourne chez nous depuis deux ans. C’est un jeune homme en souffrance qui a mal dans son corps et dans son âme. Sa jeunesse lui a été volée abruptement et le processus de deuil se fait douloureux. Néanmoins il est doté d’un courage exemplaire et d’une volonté hors pair.

Le Racard lui a d’abord permis de se refamiliariser avec des points de repères temporels qu’il avait perdus durant son séjour à l’hôpital. Il s’agit ici d’envisager la réappropriation d’une temporalité à connotation socialisante au travers notamment des heures régulières du lever et du coucher ainsi que de la sortie du centre en fin de matinée lors de la fermeture de celui-ci. Retrouver une communauté de vie, partager à nouveau des repas autour d’une table avec des personnes, certes, elles aussi en difficulté mais dans un contexte chaleureux et convivial, dénué de tout a priori restrictif et dégradant, où chacun a droit à sa place et est reconnu dans son inaltérable différence, tels sont les principaux préceptes qu’il a pu expérimenter à son arrivée au Racard.

Hamid tente de tirer un trait sur son passé et ne veut plus voir les gens qu’il fréquentait avant son accident. Petit à petit il se donne l’autorisation de la confrontation avec l’autre, il apprivoise son nouvel environnement, il commence à s’ouvrir aux permanents et finit par ne plus hésiter à venir leur confier ses tourments et ses angoisses face, entre autres, à une solitude obsédante qui ne cesse de l’habiter. Un espace d’écoute bienveillante et empathique sans attente préconçue lui est ainsi offert, soigner son corps est une chose mais prendre soin de son âme en est une autre !

Dans un premier temps, Hamid se tourne vers la religion pour panser ses plaies psychologiques qu’il a tendance parfois à minimiser en choisissant de mettre son énergie au service de sa guérison physique. Il se rend fréquemment à la Mosquée, la lecture du Coran comme son écoute enregistrée et la mise en pratique du rituel des prières prennent alors place dans son univers. Le Racard est un lieu de grande tolérance où l’hospitalité n’est pas un vain mot, elle se pratique au quotidien et Hamid le sent bien, il s’y sent bien, au point d’être maintenant suffisamment en sécurité de non jugement pour entamer avec nous de longues conversations non seulement sur l’Islam mais également sur d’autres courants de pensée religieuse, et cela est enrichissant.

C’est avec un infini respect pour sa foi et ses convictions que nous réussissons finalement à l’amener à prendre conscience des salutaires bienfaits que susciterait en lui un travail psychothérapeutique. Actuellement, il suit régulièrement une thérapie auprès d’un médecin spécialisé en ethnopsychiatrie qu’il apprécie et avec lequel il a pu tisser des liens de confiance. Au Racard, Hamid a été confirmé dans son intégrité existentielle, qu’elle soit d’ordre moral, identitaire ou culturel, et nous pouvons supposer que cela a sans doute grandement contribué à son ouverture vers l'acceptation d’autres curatifs concepts comme à canaliser sa violence intrinsèque.

+ Franca Ferrari

Dans la limite des places disponibles

ferrariFranca Ferrari

Au centre d'hébergement et lieu de vie le Racard, nous accueillons toute personne souffrant de troubles psychiques importants en suivant deux critères essentiellement : celui de la disponibilité des places libres existantes et celui de la compatibilité du nouvel arrivant avec ceux qui résident déjà au centre.
Dès l'arrivée d'un nouveau résidant, notre disponibilité est présente à plusieurs niveaux : dans l'accueil qui se veut souple, dans l'acceptation de ses difficultés comme faisant partie de ce qu'il est, dans le temps que nous lui laissons pour pouvoir déposer ce qu'il a à dire, et/ou à comprendre de lui-même.

Notre effort à haut seuil de tolérance vise l'établissement de la relation avec l'autre, de la rencontre, d'un espace dans lequel le résidant puisse trouver la possibilité de vivre ou de découvrir quelque chose de positif sur lui-même en dehors du rejet et de l'humiliation, par ailleurs quotidiens, auxquels il est confronté régulièrement dans sa vie. Le but de notre démarche est d'accompagner nos résidants vers un 'aller mieux' existentiel éventuel qui, si pour certains d'entre eux est malheureusement impossible, pour tous est laborieux.

Pour ce faire il nous faut beaucoup de souplesse, de disponibilité et de patience, certes, et un réinvestissement personnel constant, qui peut paraître périlleux à inventer, à l'intérieur d'un espace assez exigu, de la proximité qui en découle et de la durée de séjour des résidants qui se fait de plus en plus longue.

Il est impératif de pouvoir garder des frontières réelles ou symboliques à l'intérieur du centre ainsi qu'à l'intérieur de la relation qui s'établit avec les résidants, pour que la place de chacun ait son sens. La place qui revient au résidant, dévoreur de limites en puissance ; notre place à nous, permanents, qui détermine notre autorité personnifiée, essentielle pour l'accompagnement ; la place enfin de la relation entre résidants, chacun avec ses besoins et sa singularité.

Notre effort pour rester un contenant enveloppant utile pour les résidants nécessite des repères clairs, des signaux précis, que nous devons établir à l'intérieur d'un espace (de parole, de comportement, de mouvement) très libre dans lequel tout s'exprime et est agi de façon très brute, souvent chaotique et toujours imprévisible.

Il y a un risque constant que nos limites à nous soient atteintes aussi, ce qui nous mènerait à un chaos institutionnel comparable au leur, existentiel, qui dépouillerait notre démarche de toute notion de soutien à l'autre ; c'est pour cette raison qu'il est primordial d'avoir des repères institutionnels qui nous servent d'échafaudage pour pouvoir répondre, à ceux qui nous le demanderaient, qu'au Racard, la place est toujours disponible.

+ Ariane Hubleur Carvajal

Le religieux, toute une cohabitation

carjavalAriane Hubleur Carvajal

2010 a été marqué au Racard par une coïncidence d’un genre tout à fait particulier dans notre institution, qui me paraît important d’évoquer dans un rapport d’activité.
En effet, à la fin de l’année 2010, quatre des huit lits du Racard étaient (et sont toujours d’ailleurs) occupés par des personnes de confession musulmane et un cinquième par une personne de religion juive. Des trois résidants restants, l’un est de mère tunisienne et père français, les deux autres sont de culture chrétienne, espagnol l’un, suisse le dernier.
Jamais nous n’avions eu une variété aussi large de cultures religieuses au Racard et de ce fait, jamais la religion n’avait pris tant de place dans notre travail quotidien d’animation psychosociale, qui, jusque-là, consistait entre autres à faire cohabiter, dans la meilleure atmosphère possible, hommes et femmes de tout âge avec des problématiques variées tel que l’alcoolisme, la polytoxicomanie et/ou la schizophrénie. A ces personnes aux problématiques variées ayant pour point commun de présenter de graves difficultés d’insertion sociale, c’est ajouté une nouvelle donne: la Religion.
Les uns les autres tendant à s’exclure en fonction de leurs différentes problématiques, chacun s’estimant plus proche de « la norme » que les autres, donc plus près de la majorité des citoyens, on comprend que ce nouveau paramètre puisse occuper une place de choix dans notre quotidien.
Car les discussions autour de la table des repas tournent dès lors très fréquemment autour du sujet religieux. Les différences manifestes des uns exacerbant celles des autres, j’entends par là que certains qui d’ordinaire ne parleraient que peu de questions confessionnelles, se trouvent comme « obligés » de défendre leur point de vue, quel qu’il soit, à partir du moment où ils entrent en concurrence avec « l’Autre ». Et malgré ce phénomène, il est tout à fait surprenant, en tant que travailleur social d’observer la tolérance que sont capables de déployer chacun et chacune envers l’altérité autour d’un sujet qui pourrait facilement fâcher ailleurs.
Bien sûr, cela exige de notre part une grande attention afin que personne ne se sente exclu, agressé ou mal traité.
Nous devons ainsi nous adapter aux différences culturelles : verbales d’abord ; le ton de la voix pouvant passablement varier d’une culture à l’autre, la façon de s’adresser à nous pour une demande spécifique, ou des discussions entre eux pouvant donner l’impression d’une montée d’agressivité. Comme également le type de musique ; je pense notamment aux émissions de radios coraniques avec appel à la prière qui peuvent être vécues comme envahissantes par les autres résidants et créer ainsi des conflits. Et finalement culinaire…
Sans oublier la place particulière que les femmes occupent en travaillant au Racard. Il nous faut trouver, au quotidien, des stratégies pour leur faire mettre la main à la pâte, leur inventer des choses à faire qui les valorisent, si possible, et éviter de leur donner l’impression que nous sommes là pour les servir. Eux, doivent aussi nous aider aux tâches quotidiennes de manière à s’approprier l’espace et ceci garde son importance quel que soit la culture.
Pour conclure, cette nouvelle variable qu’est la confession religieuse n’est pas sans apporter quelques difficultés, mais elle n’est pas sans intérêt non plus. Elle nous sert d’objet d’animation psychosociale comme nous l’appelons dans notre jargon institutionnel, c'est-à-dire qu’elle est devenue un élément important nous permettant de tisser du lien avec l’autre, de provoquer du récit, de la vie.

+ Marco Cencini

L'invité le plus inquiétant

cenciniMarco Cencini

Il est comme les six personnages du drame de Pirandello. Il est en quête d’auteur. T se cherche, essaie de se construire. Mais, T habite notre temps. Notre époque ne lui plaît pas. Tout y est précaire, difficile. T est dans une perpétuelle recherche de repères. Il s’interroge, il nous interroge, il questionne tout le monde. T est pressé, il sent qu’il doit faire quelque chose. Mais, T ne sait pas quelle direction prendre. Il est dans le besoin. Besoin pressant de repères.

Notre société occidentale d’après-guerre a perdu son centre. La religion chrétienne ayant perdu son influence et son rôle cohésif et identitaire d’une société large et aux multiples appartenances, les grandes idéologies laïques ayant échoué, il n’est resté qu’un vide de valeurs. Celle que notre société est en train de vivre est une véritable crise d’identité. Les valeurs occidentales sont toutes relatives, donc, à bien regarder, elles s’équivalent parce qu’elles ne valent pas. Le capitalisme est peut-être la seule source de valeurs qui nous soit restée. Il a occupé le vide laissé par la mort de Dieu et en a remplacé les valeurs. Valeurs bien pauvres que celles du capitalisme. Selon Ehrenberg les seules valeurs qui ont de la force dans notre société contemporaine sont celles du succès, de la réussite sociale, le « culte de la performance » et de l’autonomie, véritable contrainte, de l’initiative personnelle. Ce qui n’est pas sans effrayer l’individu étant donné qu’il s’agit d’un objectif difficile, celui de la réussite, et qu’il faut atteindre par ses propres moyens. Car la société ne t’accompagne pas, elle ne t’initie pas. Se choisir pour réussir, s’inventer en tant que « produit » de succès, et cela dans un univers dénué de repères et de valeurs qui ne soient que des ambitions, voilà le défi qui en décourage plus d’un. Ehrenberg fait de la dépression la pathologie la plus représentative de notre époque et il la définit comme une « fatigue de devenir soi-même », un défaut d’initiative, un sentiment d’insuffisance.

Cette société qui n’est plus source de valeurs et de processus identitaires et qui pose comme propre valeur centrale la réussite personnelle est devenue profondément individualiste. L’invité le plus inquiétant s’est déjà bien installé à notre table. Il l’avait peut-être bien vu Nietzsche lorsqu’il nous mettait en garde contre la montée du nihilisme. De même Leopardi qui nous annonçait la montée de l’égoïsme de masse et d’un conséquent émiettement de la société dû, en dernière analyse, à la mort de Dieu et de toutes les valeurs. Leopardi avait pressenti la crise d’identité de la société occidentale.
Dans cet horizon relatif se construire n’est pas chose aisée. T en est un témoignage. Il est à la recherche d’une identité. Mais il ne sait pas quelle direction prendre, par où commencer. Ehrenberg cite Wittgenstein : « Tout est devenu si compliqué que, pour s'y retrouver, il faut un esprit exceptionnel. Car il ne suffit plus de bien jouer le jeu ; la question suivante revient sans cesse : est-ce que tel jeu est jouable maintenant et quel est le bon jeu ? ». T essaye de comprendre ce qui est bon et ce qui est mauvais, ce qui est juste et ce qui est faux. Il essaye de se construire des repères, de départager le monde. T refuse son passé, il voudrait repartir du commencement, une aube nouvelle. T refuse son histoire, ponctué d’insuccès, sa famille, source de valeurs contradictoires, son identité d’aujourd’hui. Mais, partir du néant, en s’orientant à l’aide d’étoiles appartenant à une constellation de valeurs vides, c’est comme voyager dans le désert sans boussole. T est dans une incessante interrogation, sur soi-même, sur le monde, sur la société. Questionnement perpétuel à la recherche d’un repère, d’un point fixe. Pour pouvoir recommencer. Mais, T sait qu’il doit réussir et se juge incessamment à la lumière d’une seule étoile, d’un seul commandement : réussir. Le seul repère qu’il a c’est en fait un but, lointain et menaçant. L’échec le guette ainsi que la peur de ne pas être à la hauteur.

L’invité le plus inquiétant a raison. Toutes les valeurs sont relatives et il n’y a pas de salut. C’est pour cela que Nietzsche voulait fonder des valeurs nouvelles, qui par leur nouveauté ne soient même pas des valeurs. C’est pour cela que Leopardi voulait donner de la valeur aux valeurs. Pour que nous puissions en donner à la vie. Il faut être bien solide pour regarder le néant dans les yeux et accepter la relativité d’un coucher de soleil.

+ Sandrine Pilleul
Au Racard depuis la rentrée de septembre 2011.
+ Paola Salati, Directrice adjointe

salati«Dans notre pratique, quel est l’objet? Tel ou tel enfant, sujet "psychotique"? Certes pas. L’objet réel qu’il s’agit de transformer, c’est nous…»

Fernand Deligny

Notre approche s’inspire de la psychothérapie institutionnelle pratiquée dans les années 50 à l’Hôpital psychiatrique de St-Alban, en France, sous la direction du docteur François Tosquelles et ensuite à la Clinique de la Borde, avec le docteur Jean Oury et l’analyse institutionnelle du psychanalyste-philosophe Félix Guattari. D’autres inspirations viennent de Fernand Deligny qui a travaillé toute sa vie avec des enfants arriérés mentaux et autistes, et qui disait que la meilleure manière de les aider, c’est de ne pas essayer de les guérir mais de les laisser vivre, comme ils sont. Des références plus actuelles nous sont données par l’œuvre de François Jullien.
Selon ces approches, lorsqu’on travaille avec des personnes souffrantes, il est important de porter son attention sur l’institution elle-même, tant au niveau de l’environnement que du fonctionnement.
Quant à l’environnement, il s’agit de faire attention au cadre dans lequel l’institution se trouve (ville, campagne, quartier populaire ou résidentiel, présence de commerces ou pas, type de voisinage), ainsi qu’à l’ambiance créée à l’intérieur de l’institution (mobilier, lumières, décorations, musique), l’objectif étant d’avoir un milieu accueillant, chaleureux et rassurant, où il est possible d’avoir un haut seuil de tolérance vis-à-vis de comportements dits déviants.
Au Centre Racard, nous avons nommé animation psychosociale l’effort et l’attention portée sur le travail d’analyse de l’institution et de ses propres dysfonctionnements, susceptibles de rebondir chez les résidants, et sur l’équipe des professionnels, sur ce qu’ils mettent en jeu, leurs manières d’être face aux personnes souffrantes.
Nous sommes attentifs aux effets de la présence de l’autre sur sa propre personne, tant au niveau de l’évocation de représentations mentales (fantasmes, images, préjugés…) qu’au niveau de ses propres réactions (émotions, postures, gestes, propos…). A partir de ces contre-attitudes, chaque permanent est censé,

1. Présentation de Paola Salati lors de la visite au Centre Racard de l’équipe sociale de la Ville d’Onex.

2. Œuvres,Ed. L’Arachnéen, Paris, 2007, p. 24.

3. Fernand Deligny, op. cit.

4. «…nous tentons d’y mettre les formes, dans nos manières d’être…»: Fernand Deligny, op. cit., p. 1284.

avec l’aide de ses collègues durant les moments d’intervision ou durant les réunions hebdomadaires, avec également l’aide d’une supervision mensuelle, ainsi que d’un travail personnel d’introspection (aller à la recherche des racines de ses contre-attitudes), se «nettoyer» de représentations et d’émotivité qui l’empêchent d’approcher, d’avoir de l’empathie et de créer un lien avec le résidant libre de toute attente, que ce soit au niveau de soi-même (besoin de reconnaissance, de gratification, de pouvoir, de maternage…) ou de l’autre (progrès, projets à avoir, programmes à suivre, insertion sociale et/ou professionnelle, guérison…).

Parallèlement à ce travail sur soi, «avec les patients, qui vivent dans des douleurs insupportables, d’abord, je crois qu’il faut être… attentionné.». Notre but n’est pas de vouloir les guérir ou les soigner, ni de les changer, les éduquer ou les prendre en charge, mais il s’agit, pour nous, de prendre soin d’eux, avec finesse, douceur, légèreté, en faisant attentions aux détails, autrement dit de manière poétique. L’animation psychosociale, malgré les différences individuelles qui existent forcément entre nous, les permanents - au vue de nos diverses personnalités, âges, sexe, formation, années de pratique -, se situe dans l’effort d’approcher et d’appréhender l’autre selon une éthique qui tient compte du respect de la différence.

Donc, il s’agit, lorsqu’on se trouve avec une de ces personnes, de prendre d’abord acte de son être-là, de sa présence physique, en la saluant ou en faisant un petit geste ou en disant un petit mot pour lui signifier que nous l’avons bien vu. Ensuite, nous la complimentons sur un aspect extérieur de sa personne (nouvelle coupe de cheveux, belle chemise, aspect soigné) afin de la «narcissiser» et de lui montrer que ses efforts pour être bien présentée sont visibles et que nous les voyons. Nous lui faisons ainsi une place, dans un monde qui la rejette et où elle se trouve ainsi marginalisée.
Lorsque les résidants nous parlent, que ce soit dans un moment informel (à la cuisine ou dans une chambre) ou dans une rencontre au bureau au plus proche d’eux-mêmes, nous leur laissons la parole, afin qu’ils puissent se raconter, revisiter leur histoire, parcourir leur trajet de vie, leurs expériences, leurs souffrances et leurs joies. Nous évitons de leur imposer notre manière de voir, nos opinions et notre savoir. Comme le disait Deligny, nous retenons la parole toute faite. Nous mettons donc en avant une curiosité face à la personne et à son

5. Félix Guattari, cité par Eric Favereau, Libération, 29 janvier 2008.

6. Marie Dupussé, Dieu gît dans les détails. La Borde, un asile, P.O.L éditeur, Paris, 1993.

7. Fernand Deligny, Les cahiers de l’Aire no. 5, septembre 1970, in: Sous la direction de Pierre Boiral, Georges Bourdouil, Jean Milhau, Deligny et les tentatives de prise en charge des enfants fous. L’aventure de l’Aire (1968-1973), Editions érès, Ramonville Saint-Agne, 2007.

mode de vie singulier. Nos interventions vont dans le sens de leur permettre de s’exprimer d’abord, d’exprimer même l’indicible par moment, en accueillant leurs propos quels qu’ils soient (incompréhensibles, scabreux, racistes ou autres), loin de tout préjugé et de toute moralisation. Nous nous intéressons plutôt à saisir comment l’autre fonctionne, quelles sont ses lignes de force et de faiblesse, ce qu’il a à nous apprendre.
Nos manières d’être et de faire avec les résidants ont été façonnées par eux. Ce que l’on peut faire et que l’on ne doit surtout pas faire avec eux, ce sont les résidants eux-mêmes qui nous l’apprennent, qui nous le font savoir, la plupart des fois, sans même nous le dire, mais par un simple geste, par un regard, un déplacement du corps, le ton de leur voix, et cela jour après jour. L’observation de l’autre est ici primordiale.
Dans un monde où «le corps cesse d’être la référence de la relation» à cause des nouvelles technologies donnant la possibilité d’avoir beaucoup d’interactions virtuelles, et du fait que le corps des personnes accueillies dans notre Centre a souvent été violenté, battu, maltraité, à côté du fait de donner la possibilité aux résidants d’être non seulement regardés mais vus, non seulement écoutés mais entendus, il s’agit également de pouvoir les toucher (leur serrer la main en les voyant, leur toucher l’épaule à un moment particulier, leur donner une caresse sur la tête à un autre moment) afin de remettre un peu de proximité physique, de contact en chair et en os dans cette modernité qui devient de plus en plus réfractaire ou carrément allergique au contact physique.

Avec les résidants, nous essayons de faire un travail quotidien d’acceptation de soi, tel que l’on est (sa propre image, ses choix, ses difficultés et ses atouts), afin que ces personnes puissent se vivre comme existantes dans la cité, gagner de l’estime de soi et de la reconnaissance subjective et sociale, ainsi qu’un travail d’acceptation de l’autre, avec ses différences, dans cet espace de promiscuité habité par une population hétérogène.
La réconciliation avec son histoire, sa destinée, son corps, son visage, son nom, sa cité se forge par une attitude hautement empathique des professionnels, mettant l’accent sur la curiosité, la découverte, l’apport et la valorisation de l’autre ainsi que sur un travail de déculpabilisation par rapport aux conduites singulières, déviantes ou répressibles par la loi. Notre attitude face à ces actes est de ne jamais faire «la morale» aux résidants, ni d’essayer de les éduquer, mais plutôt de leur permettre d’accepter ces actes comme faisant partie de leur personne ou leur mode de vie, afin qu’ils puissent être au plus près d’eux-mêmes, et non pas les rejeter ou les dénier, car la culpabilité, selon nous, ne fait qu’accroître les comportements auto- et hétéro-destructeurs qui mènent à l’exclusion sociale.

8. Serge Tisseron, in: Philosophie magazine, p. 77.

Par rapport à la gestion de la violence, nous essayons de former l’équipe afin d’éviter l’explosion de celle-ci. Nos «règles» sont réduites au minimum (horaires d’ouverture et de fermeture, possibilité de séjourner sans seringues, alcool, surplus de médicaments ou «armes») et notre fonctionnement est souple. Les résidants n’ont pas l’obligation, pour être au Racard, d’avoir une occupation pendant les heures de fermeture du centre, ni un projet; ils ne sont pas obligés de prendre le repas en même temps que les autres, d’avoir une rencontre formelle avec les permanents une fois par semaine, de faire la vaisselle ou le repas une fois par semaine, etc. Tout cela permet déjà de soustraire une partie de violence chez des personnes réfractaires aux cadres et aux règles rigides.
De plus, dès que nous montons les escaliers pour venir au travail, tous nos efforts sont déployés pour «déjouer» la violence. Nous évitons de les mettre dans une situation d’échec, eux qui ont souvent un long parcours d’échecs répétés (formation, travail; relations familiales, amicales et amoureuses; relations médicales, psychologiques, sociales), car la frustration amène la violence. Nous les acceptons tels qu’ils sont afin d’amoindrir l’intériorisation de la violence de l’exclusion. Nous évitons de nous mettre en situation symétrique avec eux, de prendre personnellement les propos émiset, comme le toréador dans la corrida, de nous mettre là où ils s’attendent qu’on soit. On essaye de soustraire toute émotivité trop forte et spontanée et nous utilisons beaucoup le mécanisme du décentrement, tant physique que verbal.

Etant donné que la tendance généralisée est à l’accélération du temps social, même dans les services d’aide sociale ou psychiatrique, on assiste à une compression du temps consacré aux clients/patients, qui n’est plus désormais véhicule de réparation subjective.
Notre proposition institutionnelle se base sur un effort quotidien entrepris par chaque permanent pour aboutir à une relation quotidienne centrée sur l’hospitalité, l’empathie et la disponibilité à l’autre, ce qui implique le fait d’accorder un espace-temps déployé en fonction de la personne accueillie et une acceptation de ses rythmes singuliers.
Nous tâchons de nous mettre dans un état de disponibilité face à l’autre souffrant, de nous «plier» à son rythme mineur à la place de le forcer, le plier pour qu’il s’accorde à notre temps majeur. Notre proposition est celle d’une décantation du propos, des problèmes et des questions soulevées en évitant de se précipiter à passer à autre chose ou à une résolution immédiate. L’acceptation de moments de «vide» ou de silence permet que la matière énoncée puisse circuler et ouvrir ainsi l’espace à l’émergence de nouveaux matériaux et d’autres «possibles».

En bref, l’animation psychosociale est centrée sur un effort de création de lien subjectif et social: lien avec soi-même d’abord, sa propre personne, son image et avec le monde extérieur, les autres et le milieu environnant.
La relation d’aide psychosociale est basée sur l’importance de faire une place à l’autre, de le laisser exister tel qu’il est, en incitant la production de récits de vie et d’expériences. Les professionnels doivent pouvoir se «soustraire», afin que l’autre puisse effectivement apparaître, être ce qu’il est, sans se soucier de ce que les autres voudraient qu’il soit.

Paola Salati

+ Miguel D. Norambuena, Directeur

Le mot du Directeur

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Miguel D. Norambuena

La formation opère par palier de structuration. Elle a besoin de la durée, mais aussi de l’instabilité provoquée par des changements nécessaires à la découverte de soi (…). Se former veut aussi dire accéder à la richesse du vivant, à ce que le philosophe et sinologue François Jullien appelle la « viabilité » ou la « respiration vitale ».
Pierre Dominicé

Suite à deux ans d’immersion dans les milieux psychiatriques moscovites et de mise en pratique de l’animation psychosociale sur place (voir annexe), j’ai le plaisir de commenter ce rapport concernant l’exercice du centre Racard 2010.
Tout d’abord, permettez-moi des remerciements. Que je puisse d’ores et déjà remercier Paola Salati, directrice adjointe, ainsi que toute l’équipe d’animation psychosociale pour ses remarquables compétences ainsi que ses qualités dans l’accueil journalier des problématiques des personnes reçues.
Un remerciement aussi au Dr. Philippe Rey Bellet, président de l’association, pour son engagement sans faille. Ainsi qu’à l’ensemble du comité du centre Racard, pour avoir su, durant mon absence, devancer les difficultés et résoudre positivement les obstacles présentés.
Le centre Racard de par son approche d’animation psychosociale singulière, déploie toute son attention au travail de reconnaissance et d’acceptation des personnes accueillies, telles qu’elles se présentent au quotidien. Cette philosophie institutionnelle depuis sa fondation en 1981 jusqu’à nos jours s’est gagnée une place particulière parmi l’éventail des dispositifs d’aide sociale et psychothérapeutique en place à Genève.
Cette approche, quotidiennement élaborée par l’équipe grâce à un travail individuel et collectif hebdomadaire – lectures, mise en récit des soirées, travail sur les transferts et contre-transferts vécus lors des permanences -, fait de l’animation psychosociale au Racard une approche institutionnelle souple, informelle, non-éducative et non-médicale. Et en même temps, psychologiquement et subjectivement réparatrice.

L’animation psychosociale en question est tout d’abord une pratique. Une pratique institutionnelle de saisie de soi et des personnes accueillies, toutes des personnes souffrant de troubles graves de la personnalité.
Il s’agit d’une pratique d’animation institutionnelle faite de mise en mouvement des conditions objectives et subjectives pour que les personnes reçues puissent mobiliser leurs ressources et, en même temps, mobiliser leurs peines et souffrances. Autrement dit, pouvoir  créer les conditions institutionnelles pour que l’expérience vécue de l’intolérable puisse rencontrer l’expérience apaisante du réconfort et de l’estime de soi. Aller, pour paraphraser Claude Levi-Strauss, à la rencontre d’une « humanité encore disponible »
Puis il s’agit aussi de créer les conditions d’évaluation, de contrôle, comme d’élaboration conceptuelle de cette pratique. Pouvoir ainsi ne pas dissocier l’action de la compréhension, la nécessité avant tout de comprendre pour agir et d’agir en comprenant.
C’est à dire, pouvoir agir en se questionnant, en questionnant son propre vécu en contact journalier avec les personnes reçues. C’est là le point de départ comme d’arrivée de l’animation psychosociale.
Durant cet exercice, le taux d’occupation des personnes accueillies s’est avéré, comme par le passé, au plus haut. Et les appels des services placeurs (Hospice Général, Tuteur Général et alt.), ne cessent d’arriver toutes les semaines. Parallèlement, les séjours des personnes hébergées dépassent et de loin ! les trois mois renouvelables.
En effet, les personnes accueillies souffrent pour la plupart de troubles bipolaires, de dépressions aiguës et chroniques, de polytoxicodépendance, de troubles schizophréniques.  Toutes sont suivies médicalement extra muros, mais elles ne sont pas pour autant aptes à une vie tout à fait autonome.

D’un point de vue de l’intégration et de leur parcours de vie dans la chronicité, il s’agit de personnes ayant mis en échec tantôt les sciences sociales, comportementales, psychanalytiques comme pharmaceutiques, des personnes qui, subjectivement, à leur tour, intègrent cet échec !

La solitude sociale et environnante, l’absence des liens sociaux valorisants, stimulants et sécurisants, demeurent leurs ennemis les plus préjudiciables. Ceci explique en grande partie l’effet bénéfique de l’approche d’animation psychosociale sui generis offerte au Racard. Ce bénéfice est corroboré une fois par mois lors des rencontres avec les assistants sociaux ainsi que lors des réunions de réseaux auxquelles le Racard participe.
Nonobstant, à Genève, la carence des relais d’autres lieux de résidence urbaine qui soient accordées à leurs problématiques demeure. Des lieux de vie ouverts à la Cité ainsi que pour des séjours de longue durée. Cette carence péjore d’une manière criante et récurrente tout travail, effort et moyens sociaux ou thérapeutiques mis en place avec ces personnes.

D’après les récits des résidants et leur attitude envers l’assistance sociale, nous remarquons un changement dans la manière dont est perçue l’assistance sociale qui leur est offerte. Tout laisse croire que depuis un certain nombre d’années, l’assistance sociale est aussi traversée par l’air du temps, à savoir que, par faute de temps, elle devient un acte purement technique, financier. Elle n’est plus vécue comme autrefois, un  temps aussi d’écoute réparateur. La disponibilité de l’assistance permettait ainsi au bénéficiaire de la saisir comme un acte de reconnaissance à son égard. Il s’agissait d’une relation de donnant donnant. De nos jours, les bénéficiaires que nous rencontrons au Racard  la perçoivent plutôt comme une prestation sociale réduite à l’idée d’un droit. Un « j’ai le droit » sans une contrepartie. Un « je le droit » au détriment du coté subjectivement et objectivement mobilisateur des ressources et de l’estime de soi que peut habiter l’idée de devoir comme celle de réciprocité. Un nouvel équilibre dans les temporalités offertes et mises en exercice institutionnellement, peut s’avérer bénéfique pour l’ensemble des parties en jeux.

Pour finir, je reste confiant que le chemin, les pourparlers, les affinements dans la solution des problèmes présentés qui nous restent à parcourir trouveront la lucidité et le pragmatisme nécessaires pour qu’ensemble, Ville et Etat, nous trouvions des solutions pertinentes. Que les autorités compétentes de la Ville – Département des affaires sociales, des écoles et de l’environnement - comme de l’Etat - le Département de la solidarité et de l'emploi (DSE) -  soient ici vivement remerciées.

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